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Le Méridien des Ecrins

Un beau récit de Christophe Dumarest sur son dernier enchainement sur « Le Méridien des Ecrins » !




En remontant dans le vallon de Bonnepierre chercher nos affaires de bivouac avec Aymeric, les souvenirs se télescopent et les sentiments semblent contradictoires. Nous ne sommes de retour de notre périple que depuis quelques jours et pourtant nous redécouvrons la face nord du Dôme des Ecrins, comme pour la première fois.

Le fantasme de cette traversée transformé en réalité est redevenu un rêve. Notre court voyage, qui nous a semblé si long et nous habite si profondément, ne restera qu’un passage insignifiant à l’impact invisible sur cette nature qui nous dépasse.

Pourtant, cet enchaînement imaginé, souvent espéré, plusieurs fois tenté, nous l’avons fait. Comme souvent il n’a pas été possible de suivre le texte initial au mot à mot et l’écriture du parcours c’est faite au jour le jour. La nature et la fatigue ont ramené nos ambitions souvent trop orgueilleuses à la réalité des conditions d’évolution, nous rappelant par là même à notre condition de pauvres mortels.

Dés le début, la montagne nous suggère une ligne en forme de Z, nous la suivons. Impossible de livrer toutes nos forces dans un itinéraire « technologique » aux conditions précaires. Nous ne partons pas pour une ascension, mais pour huit et la Meije ne représente que le début.
La longue trace pénible pour arriver au pied de la belle face nord, la descente par la voie normale dans un brouillard insondable et la traversée par la brèche des Chamois privée de visibilité, nous occupe largement pour la première journée, ne nous faisant pas regretter un itinéraire plus prestigieux au cœur de sa « Meijesté ».
La chaleur des amis au refuge du Pavé associée au 20 kilos de victuailles sur la table suffisent à nous remettre en scelle. En face de nous, dans les nuages, la Face Nord de Roche Méanne au rocher suspect, saupoudrée de neige, nous prive comme à la Meije d’une escalade rocheuse. Le couloir du diable, transformé en goulotte praticable, permet de nous faire basculer de l’autre côté vers le refuge d’Adèle Planchard sans sommet. Comme pour la Roche d’Alvau et le pic de Bonvoisin, les cimes nous échapperont au profit de la logique de l’itinéraire et d’une économie d’énergie liée à la longueur de la traversée.
Dans le versant nord de la Roche d’Alvau, la goulotte « Lancebleu » n’est pas formé, le couloir de la brèche de la Somme à la résonance peu glorieuse et que nous imaginons skiable en bonnes conditions, nous demande une vraie concentration, particulièrement sur le tapis roulant de pierres de la dernière partie.
Au col, le contraste entre la froidure du versant nord et l’accueillante chaleur du sud est saisissante, même si nous découvrons, inquiets, la face nord du Dôme des Ecrins. La glace est trop rare dans les zones de faiblesse et la neige présente sur le rocher. Nous révisons notre copie en espérant qu’une des voies les plus classiques, la Mayer Dibona, nous laisse furtivement passer. Nos amis, accompagnés du ravitaillement nous rejoignent avant de disparaître, nous laissant seuls avec Aymeric pour un bivouac sauvage mais confortable. La goulotte du bas est minimaliste et technique, puis l’ascension s’effectue corde tendue et quelques heures après une erreur d’itinéraire soldé par un rappel de 50 mètres, nous laissons notre joie éclater au sommet. Moment de grâce et de bonheur intense partagé avec Aymeric rapidement mêlé à la découverte angoissée de la face nord d’Ailefroide. La descente de la brèche Lory en plein soleil sous la menace d’éventuelles chutes de glace ou de pierres n’est pas très agréable et l’arrivée au refuge de Temple Ecrins est salvatrice. Mes pieds sont douloureux, les ongles de mes gros orteils sont noirs, chocs répétés, chaussures trop petites… Par chance demain c’est RTT. Affûtage, étirements, récupération, analyse des topographies, les gestes indispensables se répètent et s’affinent depuis quatre jours. Aucune contrainte de temps ne nous accule et cette odyssée des Ecrins est aussi l’occasion pour nous d’une véritable découverte du massif dans la jouissance d’un rapport au temps et d’une contemplation particuliers. Chaque jour nous prenons un peu plus la mesure de notre environnement.

Les pieds résistent, notre expédition continue…
L’approche du glacier de Coste Rouge est un parcours du combattant. Aucune difficulté si ce n’est la progression elle-même sous cette pierraille inconsistante. Gervasutti lui-même s’y était brisé les côtes avant d’y ouvrir son célèbre itinéraire avec Lucien Devies. Les coulées de neige canalisées par plus de 1000 mètres de face nord nous font sérieusement douter dès les premières longueurs. Un tunnel salvateur creusé au piolet permet de m’éviter un passage précaire. Aymeric prend le relais dans la seconde partie de la face, la plus technique avant de nous perdre ensemble dans la barre rocheuse qui raye les deux plaques de glace. Pas moins de six longueurs de mixte raides et délicates tout juste protégeables dans un itinéraire dont nous ignorons encore le nom, nous propulsent sur la seconde plaque de glace. Une longue et belle journée qui se terminera avec les amis au refuge de la Pilatte, péniblement gagné après deux longues heures d’errance en pleine nuit, malgré les conseils avisés du maître des lieus Pierre Rizardo, joint par téléphone satellite.
Le lendemain le temps est maussade et le doute refait son apparition en même temps que l’annonce de prévisions météo perturbée.
Sans une trace sur le glacier des Bans, notre saute-moutons céleste s’étire inexorablement vers le sud, de refuge en refuge. Nos uniques lieus de repos de cette traversée en haute-mer à l’horizon contrasté.
Partis à la hussarde, notre organisation n’est pas sans faille et le ravitaillement trébuche. Vingt heures de jeûne au refuge des Bans nous contraignent à un furtif passage à Vallouise le temps de nous repaître d’une essence vitale que l’on ne trouve que dans les boulangeries et autres restaurants. Par chance la journée est moche, nous sommes sous une pluie fine, il neige en haut. Retour aux Bans, la motivation est un peu altérée, le fil sur lequel nous évoluons est mince et les organismes commencent à être éprouvés. La brèche de la Bruyère peu fréquentée nous permet de basculer de l’autre côté de la montagne accompagnés de paysages souvent fascinants, toujours différents. Une fois de plus, les conditions médiocres associées à l’absence de topos, nous privent de sommet. Au refuge de Vallon-Pierre, les randonneurs et alpinistes sont au rendez-vous. Pour une fois le refuge est plein. Des randonneurs arrivés trop tard sont obligés de faire demi-tour. Pour couronner le tout, une cordée à le même objectif que nous, l’arête nord du Sirac. Cette nouvelle nous réjouis plus qu’elle ne nous attriste, nous sommes en manque d’échanges de sourire et de partage.
Les heures qui nous rament au plancher des vaches et au gîte du Pré de la Chaumette nous coûtent cher et ne nous font que plus savourer la présence des proches à l’arrivée. Belle surprise et moments de vie intenses qui s’inscrivent de manière bien plus profonde et durable que n’importe qu’elle images photos ou vidéos. Notre parcours n’est un exploit qu’a nos yeux et ne représente en lui-même pas grand chose. C’est le temps parcouru au cœur de cette nature intacte et les sensations que nous y avons trouvées qui lui confère de la valeur et qui méritent d’être partagées.



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